Laurent Wauquiez,
l'ascension du mal-aimé.

Publié le 21-12-2014

Comment le jeune Laurent Wauquiez, qui exaspère même à l'UMP, a réussi à s'imposer à Nicolas Sarkozy jusqu'à être promu secrétaire général du parti.


Le 9 décembre dans l'église Saint-Pierre à Yssingeaux.

Mardi 9 décembre, Yssingeaux, Haute-Loire. L'église Saint-Pierre est pleine à craquer. Il y a là François Bayrou, Hervé Gaymard, d'autres anciens ministres et des élus de toute la France. Tous sont venus rendre un dernier hommage à l'ancien ministre centriste Jacques Barrot, célébré dans sa commune natale, après l'avoir été la veille à Paris. 

Député de la circonscription, Laurent Wauquiez, maire de la commune voisine du Puy-en-Velay est au premier rang. Condamné au silence malgré son ancienne proximité avec Jacques Barrot dont il fut le dauphin. Malgré ses titres et qualités dans le pays. Le défunt avait interdit par avance à quiconque, hormis à son fils Jean-Noël, de prononcer un discours le jour de ses obsèques.

Mais ce matin-là, à Yssingeaux, personne n'est dupe. Chacun a compris que Barrot a surtout voulu empêcher Wauquiez de s'exprimer devant sa dépouille. Histoire de souligner aux yeux de tous l'infidélité à son égard du nouveau secrétaire général de l'UMP auquel il reprochait, entre autres choses, d'avoir bloqué l'entrée en politique de son fils.

"Opportuniste", "individualiste", "démago"

A seulement 39 ans, Laurent Wauquiez traîne une solide réputation de faux ami. Il est même assez rare qu'un homme aussi jeune suscite un tel degré d'hostilité. Chez ses pairs en tout cas. Et pas seulement de la part de sa rivale affichée, Nathalie Kosciusko-Morizet. Qu'ils soient sarkozystes, juppéistes ou fillonistes, le jugement des élus est souvent sans aménité sur celui qui était il n'y a pas si longtemps le "chouchou" de la classe politique et de la chiraquie : "Opportuniste ", "individualiste", "démago"... Et on en passe... Arrivant au QG de campagne, le soir de la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, Luc Chatel avait ainsi eu la surprise de se voir indiquer le mauvais chemin pour se rendre dans la pièce réservée au nouveau président de la République. "C'est par là", lui avait dit le jeune Wauquiez, qui avait lui-même emprunté la direction inverse pour aller féliciter le vainqueur...

Sept ans plus tard, le député-maire du Puy-en-Velay n'a guère changé de méthode. A Lambersart, le 25 septembre, lors du premier meeting de la campagne interne de Sarkozy, Wauquiez, monté parmi les premiers sur l'estrade, joue des coudes pour être le plus visible sur la photo avec son champion et empêcher les autres d'approcher.

Au meeting de Lambersart, Laurent Wauquiez a joué des coudes pour être au premier plan des photos.

Samedi dernier, lors de la réunion des cadres de l'UMP, le nouveau secrétaire général s'est félicité de la décision du nouveau président de l'UMP de supprimer les courants : "Il n'y a ni bertrantistes, ni juppéistes, ni copéistes, ni fillonistes ." "Ca tombe bien, je ne connais pas de wauquiézistes ", commente un de ses ennemis, en oubliant manifestement que le fondateur de la Droite sociale avait tout de même réussi, voici deux ans, à rassembler plus d'une cinquantaine de parlementaires derrière lui...

"Alors Laurent, tu t'es bien foutu de ma gueule ?"

En dépit des réserves qu'il suscite, c'est pourtant lui, Wauquiez le mal-aimé, que Nicolas Sarkozy a choisi de promouvoir. Pas rancunier, l'ancien chef de l'Etat sait parfois mettre le passé de côté. Même s'il n'a pas oublié que le député de Haute-Loire avait tenté de le doubler, lui aussi, pendant la campagne de 2012. C'était au moment de la tentative de sauvetage de l'entreprise Lejaby. Le chef de l'Etat avait alors pris des contacts, notamment avec le groupe LVMH. De son côté, Laurent Wauquiez s'activait sur le terrain, bien décidé à s'attribuer la paternité du sauvetage.

Le 1er février, jour de l'annonce de la reprise de l'entreprise par un maroquinier auvergnat, tombe un mercredi. Le député de Haute-Loire sèche carrément le conseil des ministres pour griller la politesse au président de la République qui a prévu de se rendre sur place. Quand Sarkozy l'apprend, il est en transe. Devant plusieurs de ses proches, il fait signe à sa secrétaire : "Appelez-moi Laurent." "Alors, Laurent, tu t'es bien foutu de ma gueule, hein ?" " Wauquiez s'est fait atomiser", résume aujourd'hui un témoin de la scène. Peut-être, mais il assume, très crâne. "C'est ma circonscription et je n'allais pas me laisser voler mon travail", confiait-il au "Nouvel Observateur", à l'époque.

Après la défaite de Sarkozy face à Hollande, il aggrave son cas. Dans une interview au "Point" en août 2013, il se livre à une critique en règle du quinquennat qui n'aurait fonctionné qu'à la "réformette"... La veille de la publication, Wauquiez avait pourtant tenu à prévenir Brice Hortefeux pour attirer son attention sur les appréciations positives à l'endroit de Nicolas Sarkozy : "Tu verras, j'ai fait une interview gentille."

Va pour le provincial Wauquiez

Ce sera sa dernière incartade. Car le vent a tourné. François Fillon, qu'il a soutenu contre Copé pendant la dernière élection interne de l'UMP, l'a déçu et semble alors hors course. Wauquiez a repris sa liberté. Lorsque Nicolas Sarkozy, avec qui il n'a jamais rompu le contact, se décide à briguer l'UMP, il répond aussitôt à l'appel. Fin août, Sarkozy lui met le marché en main. En substance : tu fais campagne pour moi et tu seras mon secrétaire général. Nathalie Kosciusko- Morizet, qu'il adore – "originale et audacieuse" –, ne correspond pas au centre de gravité d'une base UMP très radicalisée. Trop "bobo", trop parisienne. Gérald Darmanin, le petit nouveau ? Trop vert pour gérer tous les ego. Garder Luc Chatel ? Pourquoi pas ? Mais où serait le changement ?

Va donc pour le provincial Wauquiez, supporter de la Manif pour tous, que la plupart des ténors de la famille gaulliste avaient repéré, à l'aube des années 2000, comme "le meilleur de sa génération". Sarkozy n'a pas oublié qu'avant 2007 il jugeait lui aussi le jeune député "très prometteur". Au point de lui confer la fonction de porte-parole du gouvernement et de le convier à son G7, son petit groupe de ministres privilégiés du début du quinquennat.

En test sur le terrain

En cette fin d'été 2014, la proposition à Wauquiez n'avait pourtant pas valeur de blanc-seing. Sarkozy veut d'abord le voir à l' oeuvre en campagne. Wauquiez raconte :

"On a passé un vrai contrat. Je l'ai respecté. Et il l'a respecté aussi. Comme avec Fillon, auquel il avait promis d'être son Premier ministre et qu'il a effectivement nommé à Matignon."

Sarkozy savait déjà, depuis la guerre Fillon-Copé, que le maire du Puy-en-Velay avait été d'une redoutable efficacité pour mettre au jour les étranges méthodes de Jean-François Copé destinées à fausser le scrutin interne de 2012. Au fil de l'automne, il constate que Wauquiez est très apprécié des militants. Sur le terrain, vêtu de son inévitable parka rouge, l'ancien ministre fait le job. A force de kilomètres parcourus et de caresses très politiques à tous les élus, n'a-t-il pas déjà quasiment imposé sa candidature comme tête de liste dans la grande région Auvergne-Rhône-Alpes face au très –trop ?– europhile Michel Barnier ?

"Il est organisé, solide et tenace", résume Brice Hortefeux, qui apprécie sa puissance de travail. Et puis, preuve qu'il n'a pas que des ennemis, quelques parlementaires de poids plaident en sa faveur, comme l'ancien ministre Xavier Bertrand, Bruno Retailleau, nouveau président du groupe UMP au Sénat, ou encore le patron des députés UMP, Christian Jacob, qui note qu'"on peut se fâcher avec lui mais aussi s'expliquer, et même se réconcilier avec lui".

Le meeting de Nîmes, le 27 novembre, achève de convaincre Sarkozy que son choix est le bon. Avant lui, Wauquiez harangue les militants. Son discours musclé contre Christiane Taubira, coupable de "vider les prisons et de libérer les délinquants" ou contre l'"immigration du social - ceux qui viennent toucher nos prestations sociales – qui a remplacé l'immigration du travail", rencontre un franc succès. "T'as fait fort. Tu as été excellent", lui glisse Sarkozy tandis que Kosciusko-Morizet monte à son tour à la tribune.

Un rapport charnel à la politique

A l'applaudimètre, il n'y a pas photo : l'orateur Wauquiez est plébiscité. Qui est-il vraiment, ce "fort en thème" à la carrière impressionnante, qui a enchaîné Normale-Sup, l'ENA et les mandats politiques à la vitesse de l'éclair – député à 29 ans, ministre à 32 –, à qui l'on prête maintenant l'ambition de briguer la mairie de Lyon en 2020 ? A quoi croit vraiment cet Auvergnat d'adoption né à Lyon, sorti major à l'agrégation d'histoire, élevé avec ses trois frères et soeurs par une mère conservatrice de musée, que son mari a quittée lorsqu'il avait 1 an ?

De culture catholique comme sa grand-mère, qui l'incitait à "donner du temps aux autres et à ne pas perdre son âme", il a travaillé comme bénévole au Caire avec soeur Emmanuelle, mais il n'est pas démocrate-chrétien comme l'était le centriste Jacques Barrot. Ce dernier lui avait reproché d'avoir trahi un certain idéal européen. Est-ce sa faute, fait-il remarquer, si le non au référendum constitutionnel européen de 2005 fut majoritaire dans la ville d'Yssingeaux ? Est-ce sa faute si la méfiance à l'égard de l'Union européenne progresse partout et si la mouvance démocrate-chrétienne des années 1960 est en voie d'extinction ? " Wauquiez, tranche un de ses amis de jeunesse, est un 'rad-soc' à la Chirac." 

Wauquiez, lui, prétend appliquer à la fois les leçons de Barrot – l'"analyse du fond des dossiers et la prise en compte du terrain" – tout en se réclamant de Georges Pompidou pour le rapport charnel à la politique combiné à l'amour de la poésie. "Mes idées partent du terrain, c'est ma force", dit-il. C'est aussi ce qu'on lui reproche. "Il suit ses électeurs", remarque un ancien ministre.

Le "bébé Buisson" fait tousser

Jusqu'où ira cette plasticité ? Européen un jour puis pourfendeur de l' eurocratie, fondateur de la Droite sociale mais dénonciateur bruyant du "cancer de l'assistanat" ; chiraquien autrefois, pas franchement adepte de la rupture, sarkozyste ensuite. Jusqu'où ira sa " tea-partisation ", selon le mot d'un communicant ? Sa proximité avec le politologue maurrassien Patrick Buisson, qu'il voit régulièrement, en fait tousser beaucoup à l'UMP, comme François Baroin ou Alain Juppé. Sans parler de NKM, qui lui a accolé le surnom de " bébé Buisson ".

"Je n'aborde pas le sujet de l'immigration comme ceux qui fantasment sur l'invasion ou le grand remplacement", se défend-il, mettant en avant son combat principal : la défense des classes moyennes. Mais, il y a deux semaines, opposé à Marion Maréchal-Le Pen dans l'émission "Mots croisés", il en a effaré plus d'un lorsqu'il s'est révélé incapable d'expliquer la différence entre l' UMP et le FN, sauf dans le domaine économique.

Aujourd'hui, voici donc Laurent Wauquiez très officiellement redevenu sarkozyste. Pour combien de temps ? Lui, assure que son objectif est d'aider à la réussite de Nicolas Sarkozy. Entre autres raisons, pour faire mentir sa réputation.

Carole Barjon et Mael Thierry

‘Le Nouvel Observateur'

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