La Vie Privée de Franck Berton
Voyage au bout de la nuit lilloise
Chapitre 5

« Manuel, prostitué sous le nom de ‘Caroline', déclarait n'avoir jamais été agressé. Toutefois, il reconnaissait Franck BERTON sur présentation de la planche photographique, comme ayant été client à plusieurs reprises pour une fellation ou pour « faire l'amour ». Il situait sa dernière passe avec lui en septembre mais le voyait toujours tourner dans le secteur depuis. »

Lille, le 10 janvier 2002

Le commissaire principal Romuald MULLER à Monsieur le Directeur du Service régional de police judiciaire

Objet : violences volontaires avec arme

Affaire contre : BERTON Franck

Référence : la réquisition de Monsieur Gérald VINSONNEAU, premier procureur adjoint près le TGI de Lille en date du 16 décembre 2001

Pour faire suite à la réquisition du Parquet de Lille visée en référence et conformément à vos instructions, j'ai l'honneur de vous rendre compte des résultats de l'enquête menée par les enquêteurs de la Division.

LES FAITS

Le 16 décembre 2001, à 12h35, Monsieur VINSONNEAU, premier procureur adjoint près le Tribunal de grande instance de Lille, saisissait le service de la poursuite d'une enquête initialement menée par le commissariat de sécurité publique de Lille. Elle était diligentée à l'encontre de Maître Franck BERTON, interpellé à bord de son véhicule Opel Vectra immatriculé 5435 YT 59, le 16 décembre 2001 à 04h30 par les policiers en tenue du commissariat central de Lille, rue du Pont-Neuf à Lille. Cette interpellation faisait suite à la dénonciation de prostitués travestis d'origine équatorienne, victimes d'agressions à répétition au cours des dernières semaines alors que l'un d'eux venait de reconnaître son agresseur à bord d'un véhicule de couleur grise dont il avait précédemment relevé l'immatriculation, celle-ci correspondant au véhicule de Franck BERTON.

L'ENQUETE INITIALE DU COMMISSARIAT DE LILLE

Franck BERTON, placé en garde à vue, niait toute agression et faisait usage de son droit de ne pas répondre aux questions posées. Il refusait dans un premier temps le test à l'éthylomètre puis l'acceptait finalement à 08h35 où un taux de 0,37 milligramme par litre d'air expiré était relevé. Lors d'une parade d'identification, il était formellement reconnu par deux prostitués :

Le premier, surnommé ‘Astrid', déclarait avoir été agressé par Monsieur Franck BERTON environ deux mois et demi auparavant et l'avoir reconnu au volant de son véhicule, car il s'agissait d'un habitué des lieux. Il avait signalé sa présence auprès des policiers en patrouille, ce qui avait donné lieu à son interpellation. L'agresseur l'avait fait monter dans sa voiture après avoir demandé les tarifs. Il l'avait emmené dans un endroit calme, menacé, frappé, lui avait volé son argent (600 francs), après quoi il l'avait jeté hors de son véhicule. A l'issue de son audition, il déposait plainte contre Franck BERTON.

Le second, Armando Raul dit ‘Véronique', déclarait avoir été également agressé le 15 novembre 2001 dans les mêmes circonstances. Arrivés sur un parking, son agresseur avait sorti un couteau de cuisine pour la menacer et elle avait dû donner ses vêtements et son sac à main. Il avait saisi à deux mains la lame du couteau pour se défendre, ce qui lui avait occasionné de profondes coupures à l'intérieur des mains. Jeté hors de la voiture, il avait rejoint en stop l'hôpital de Roubaix pour y être soigné. Ces blessures faisaient l'objet d'une prise de cliché numérique annexé en procédure. Il déposait également plainte contre Franck BERTON.

La mesure de garde à vue était levée à 12h30, sur instructions du Parquet de Lille.

L'ENQUETE DU SERVICE

•  LES PREMIERES DILIGENCES :

Franck BERTON était immédiatement convoqué téléphoniquement et il était procédé en sa présence à la fouille et aux constatations d'usage à l'intérieur de son véhicule, de même qu'aux perquisitions de son bureau et de son domicile. Ces opérations, effectuées en présence de Monsieur VINSONNEAU, premier procureur adjoint et de Monsieur Patrick DELBAR, bâtonnier de l'ordre des avocats, n'apportaient aucun élément utile à l'enquête. Entendu par un fonctionnaire du service le 16 décembre dans l'après-midi, Franck BERTON revenait sur les circonstances de son interpellation et déclarait que les policiers avaient fouillé son véhicule, alors que dans sa première audition au commissariat central, il avait explicitement déclaré que les policiers avaient regardé dans son véhicule sans monter à l'intérieur. Il se déclarait à nouveau étranger à toute agression.

Les trois fonctionnaires en tenue, entendus les 17 et 18 décembre 2001, confirmaient les circonstances de l'interpellation et déclaraient ne pas avoir procédé à la fouille du véhicule bien qu'incités à le faire par Franck BERTON. L'écoute de la bande audio relative aux communications radio entre l'équipage ayant procédé à l'interpellation et la salle radio du commissariat venait confirmer le déroulement de l'opération tel que décrit par les policiers en tenue. Cette bande était saisie et retranscrite.

•  LES AUDITIONS DES PROSTITUES :

Trois autres prostitués s'étant signalés comme victimes d'agression, une planche photographique composée de six personnes dont Franck BERTON était constituée avant leurs auditions. De même, les deux premiers prostitués étaient à nouveau entendus.

1° Antonio, prostitué sous le pseudonyme de ‘Erika'. Il déclarait le 18 décembre 2001 avoir été agressé dans la nuit du 24 au 25 novembre 2001 vers 03h30 par un homme qui l'avait fait monter dans son véhicule et l'avait emmené non loin sur un terrain vague. A cet endroit, il déclarait avoir été frappé pour se faire voler son sac contenant 1 200 francs, son passeport et une photo de famille, avant d'être jeté hors du véhicule. Reconnaissant Franck BERTON sur la planche photographique qui lui était présentée, il déposait plainte contre lui.

2° Bernardo, prostitué   sous le pseudonyme de « Mélanie », a déclaré le 18 décembre 2001 avoir été agressé deux semaines plus tôt par un homme qui l'avait fait monter dans son véhicule après avoir demandé les tarifs. Sur un parking, il lui avait serré le cou et pris sa sacoche contenant un téléphone portable, son passeport et 1 000 francs, avant de le pousser hors du véhicule. Reconnaissant Franck BERTON sur la planche photographique qui lui était présentée, il déposait plainte contre lui.

3° Manuel, prostitué sous le nom de ‘Caroline', déclarait n'avoir jamais été agressé. Toutefois, il reconnaissait Franck BERTON sur présentation de la planche photographique, comme ayant été client à plusieurs reprises pour une fellation ou pour « faire l'amour ». Il situait   sa dernière passe avec lui en septembre mais le voyait toujours tourner dans le secteur depuis.

Les deux prostitués entendus initialement par les fonctionnaires du commissariat central de Lille étaient de nouveau auditionnés.

4° Jaime, prostitué sous le pseudonyme de ‘Astrid', confirmait sa première déposition et reconnaissait à nouveau formellement Franck BERTON sur présentation de la planche photographique comme étant son agresseur environ deux mois et demi plus tôt dans les circonstances décrites précédemment.

5° Armando Raul,   prostitué sous le pseudonyme de ‘Veronica', confirmait sa première déposition et reconnaissait à nouveau formellement Franck BERTON sur présentation de la planche photographique comme étant son agresseur. Il situait son agression au couteau dans la nuit du 15 au 16 novembre 2001. Il précisait qu'après cette agression, l'homme circulant à bord du même véhicule l'avait de nouveau accosté la nuit du 3 au 4 décembre pour venir avec lui mais il avait refusé sa proposition malgré son insistance. Il avait alors refait un tour du quartier pour s'arrêter à nouveau à sa hauteur et lui proposer de venir. Il avait refusé et son ami ‘Astrid' avait à cette occasion relevé le numéro du véhicule. Suite à cela, Maître BROCHEN déposait plainte par courrier en date du 14 décembre (soit deux jours avant l'interpellation de Monsieur Franck BERTON) au nom de Raul. Dans ce courrier, Maître BROCHEN indiquait le numéro d'immatriculation 5735 GT 59 comme étant celui du véhicule utilisé par l'agresseur. Dans un courrier du 17 décembre, il apportait une correction au numéro relevé et indiquait qu'il s'agissait en fait du 5435 YT 59. Entendu sur ce point, ‘Veronica' a expliqué qu'il s'agissait d'une erreur due à la prononciation tout comme lors de sa première déposition au commissariat central où le numéro apparaissant sur son audition était le 5435 GT 59. Un interprète en langue espagnole a été entendu sur ce point. Mme. Marie-Thérèse LUCCA a confirmé qu'il pouvait y avoir confusion entre le ‘Y' et le ‘G' dans la prononciation équatorienne. Des vérifications ont cependant été effectuées sur les numéros cités à savoir 5435 GT 59 et 5735 GT 59. Ces numéros sont tous deux inexistants. Les recherches effectuées auprès de l'hôpital de Roubaix ont permis de déterminer que Raul avait été admis le 15 novembre 2001 à 02h19 aux urgences, caractérisant une agression dans la nuit du mercredi 14 au jeudi 15 novembre et non la nuit du 15 au 16 comme Raul l'avait déclaré.

•  LES AUDITIONS DE TEMOINS :

1° Antonio MARINO. Restaurateur rue des Fossés à Lille, propriétaire du restaurant ‘Bella Italia ', il était entendu en qualité de témoin le 18 décembre 2001, du fait que Franck BERTON se trouvait dans ce restaurant peu avant son interpellation. Antonio MARINO confirmait que Franck BERTON avait effectivement dîné le soir du samedi 15 décembre 2001 en compagnie de sa compagne, son associé et un couple d'amis. Franck BERTON avait payé par chèque et vers 03h15, tous étaient repartis à l'exception de Franck BERTON, resté seul à discuter avec Antonio MARINO avant de quitter l'établissement environ une demi-heure plus tard soit vers 03h45. Il convient de rappeler que son interpellation a eu lieu à 04h30. Par ailleurs, Antonio MARINO a indiqué que Franck BERTON et un nommé Renaud TARDY avaient dîné ensemble le soir du 15 novembre, l'heure d'arrivée enregistrée étant 21h41 et l'heure de règlement 00h51. Cette précision pouvait présenter un intérêt dans un premier temps dans la mesure où le nommé Armando Raul déclarait avoir été agressé au couteau dans la nuit du 15 au 16 novembre mais les vérifications effectuées ayant démontré que cette agression avait eu lieu la nuit précédente, du 14 au 15 novembre, les précisions relatives à ce repas sont devenues sans objet.

2° Bérengère LECAILLE. Entendue les 19 et 20 décembre, elle relatait sa journée du 15 et sa soirée au restaurant ‘Bella Italia ' qu'elle avait effectivement quitté vers 03h15 en y laissant Franck BERTON, son compagnon. Elle déclarait ne l'avoir revu que le 16 décembre vers 12h15 lorsque sa garde à vue avait été levée. Interrogée sur l'emploi du temps de son mari le 15 novembre au soir, elle confirmait qu'il avait eu un dîner avec Monsieur TARDY au restaurant ‘Bella Italia '. Entendue sur l'emploi du temps de son mari pour d'autres dates correspondant aux dates d'agressions, elle déclarait ne pas avoir de souvenir précis mais s'engageait à effectuer des recherches pour apporter toutes les précisions utiles. Elle affirmait ne rien comprendre aux faits qui étaient reprochés à son mari avec lequel elle entretient de bonnes relations. Dès le lendemain, Bérengère LECAILLE se présentait pour être de nouveau entendue à sa demande afin d'apporter des précisions quant à l'emploi du temps de son mari. Elle précisait que le week-end du samedi 24 au dimanche 25 novembre 2001, elle s'était rendue avec Franck BERTON et leurs enfants à Calais pour une fête de famille et avait quitté Lille vers 18h30 le samedi pour repartir le dimanche soir vers 18h30-19h00. Cette précision constitue un alibi pour l'agression que le nommé Antonio situe dans la nuit du 24 au 25 novembre 2001. Elle indiquait également que leur couple avait assisté à une réception d'avocats organisée le 30 novembre 2001 en soirée, de 18h00 à 01h00 du matin à leur cabinet au 31, rue des Poissonceaux à Lille. A l'issue, ils étaient tous deux rentrés à leur domicile de La Madeleine où se trouvait la mère de Bérengère LECAILLE, chargée de la garde des enfants. Elle certifiait que son mari n'était pas ressorti ce soir-là. Cette précision est susceptible de constituer un alibi pour l'agression du nommé Bernardo, car ce dernier avait déclaré le 18 novembre 2001 avoir été agressé 15 jours plus tôt dans la nuit du vendredi au samedi, sans plus de précisions.

•  LA TELEPHONIE :

Après autorisation verbale de Monsieur VINSONNEAU, une réquisition était adressée à la société SFR pour connaître les numéros appelés et appelants sur le téléphone GSM de Franck BERTON ainsi que les bornes activées lors d'appels. L'exploitation de ce listing ne faisait pas progresser l'enquête car les émissions et réceptions d'appels se situent pour la plupart entre 08h00 et 23h00. Toutefois, cette exploitation appelle deux remarques :

•  Le 24 novembre 2001, un appel entrant est enregistré à 18h40 sur la borne de La Chapelle d'Armentières, ce qui est compatible avec un départ vers Calais tel qu'il avait été signalé par Madame Bérengère LECAILLE.

•  La nuit de son interpellation, on peut constater que Franck BERTON a utilisé son téléphone portable alors qu'il se trouvait en position de garde à vue puisque l'on peut relever sept appels émis entre 04h48 et 05h21 ainsi qu'un appel reçu, orienté vers le répondeur.

CONCLUSION

                A ce stade des investigations, il apparaît indispensable que Monsieur Franck BERTON soit de nouveau entendu sur les accusations portées contre lui. Si son numéro d'immatriculation n'a jamais été relevé le jour même d'une agression, quatre prostitués reconnaissent néanmoins formellement le véhicule et son conducteur comme étant leur agresseur. Un cinquième le reconnaît également comme client. Ils ont maintenu leurs déclarations après avoir eu connaissance de la gravité de leurs accusations et de la profession de l'auteur présumé, déposant de manière franche et dépourvue de vice aux yeux des enquêteurs. Durant leur passage dans les locaux de la police judiciaire, ils n'ont à aucun moment paru être manipulés ou soumis à des pressions extérieures pour effectuer ces déclarations. Aucun profit de ces accusations ne semble pouvoir être tiré par les intéressés. L'agression dont a été victime Armando Raul est établie matériellement par les blessures dont ils portent les traces sur les mains.

Il convient de rappeler qu'ils n'ont pas eu connaissance de l'activité professionnelle de Franck BERTON avant son interpellation et que le courrier de Maître BROCHEN, daté du 14 décembre 2001 soit l'avant-veille de l'arrestation, signale déjà l'existence d'un agresseur circulant en voiture grise et dont le numéro d'immatriculation est relevé. Il apparaît raisonnablement que seul le problème de traduction est à l'origine de l'erreur matérielle dans l'énoncé du numéro d'immatriculation du véhicule. Du reste, dès le 17 décembre 2001, Maître BROCHEN corrigeait cette erreur dans un courrier rectificatif adressé au Parquet de Lille.

Par ailleurs, il est utile de préciser que les repères temporels des prostitués sont quasiment inexistants compte tenu du caractère routinier de leurs activités. C'est ainsi que lorsque Armando Raul parle de son agression dans la nuit du 15 au 16 novembre 2001, il commet une erreur de 24 heures qui apparaît lors des vérifications auprès de l'hôpital de Roubaix. Les dates auxquelles les prostitués déclarent avoir été agressés doivent être prises avec une certaine prudence quant à leur précision et c'est dans ce contexte que les emplois du temps constitutifs d'alibis pour Monsieur Franck BERTON les 24 et 30 novembre 2001 doivent être replacés.

Enfin, eu égard à la fréquence des agressions courant novembre et début décembre 2001, il peut être précisé que depuis le 16 décembre aucune agression à l'égard des prostitués d'origine équatorienne n'a été signalée.

Le dossier est transmis en l'état au Parquet de Lille à sa demande.

Le commissaire principal Romuald MULLER.

(A suivre...)   

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